Un Psy dans la ville
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Phèdre

Dans un court texte de 1922 (1), Freud utilise comme métaphore du sexe féminin, la tête de Méduse, représentée dans la mythologie grecque avec une chevelure faite de serpents, et dont la vue frappe le spectateur d’horreur et le pétrifie. Le sexe féminin, selon les premières théories psychanalytiques, inspirerait de l’effroi car il se présenterait mutilé, châtré, en comparaison du sexe masculin. A condition bien entendu que ledit spectateur soit un homme… Mais au fond, est-ce seulement le sexe féminin qui inspire autant de crainte à l’homme ? Ne serait-ce pas plutôt le désir féminin, sa puissance, son expression même qui engendrerait l’incrédulité, voire la panique, de l’homme.

N’est-ce pas cela que vit Hippolyte lorsque sa belle-mère, Phèdre, lui avoue un désir qui les submerge tous deux, et le montre pétrifié tel le voyageur antique devant la tête de Méduse, figé devant une femme qui expose un désir insupportable à regarder.

Dans la pièce de Racine, remarquablement mise en scène par Brigitte Jacques-Wajeman (2), Phèdre se consume littéralement de désir sous nos yeux, elle met en acte la violence inouïe de son désir, en même temps que la honte provoquée par la transgression et l’immoralité de son penchant. Sans cesse aux frontières de l’extase, elle nous dévoile la dimension sacrée de la jouissance dont la seule issue est la mort. Une jouissance que l’on pourrait qualifier d’inhumaine, aux confins de l’extase mystique, qui nous entrainerait dans un au-delà de l’humanité. Proche de la folie, déraisonnable, Phèdre est humaine. Le personnage, terriblement incarné dans le corps de la comédienne nous parle de ce jusqu’au bout du désir, de ce qui ne peut être atteint, mais qui concerne tous les humains.

Racine aurait-il approché quelque-chose de la folie du désir, d’une violence qui méduse celui, ou celle, qui s’y confronte ? C’est à travers la langue que s’incarne le charnel, de cette langue qui nous vient d’ailleurs, d’un XVII° siècle qui n’était pas corseté de la même façon que le notre à l’égard du désir charnel.

La langue permet de dire et d’entendre le jusqu’au bout du désir, sa mise en acte dans le corps que prête la comédienne au personnage. La metteuse en scène dit de l’alexandrin que c’est une langue jubilante qu’elle la travaille comme une langue étrangère. Peut-être que cette langue contient, davantage que la prose, la passion, laquelle derrière la structure cadencée des 12 pieds menace à tout moment d’exploser. Quoi de plus contenant en effet que cette langue formelle, contraignante et parfois glacée, pour dire l’insupportable, le jusqu’au bout du désir ?

La pièce, magistralement servie par une mise en scène qui nous donne à entendre les vers de Racine, se déroule comme un combat pour dire ce qui va au-delà de la parole, pour révéler le charnel. On l’écoute comme en apnée, ou peut-être fascinés à notre tour comme dans le mythe grec. Et l’on y entend l’universalité du désir, cet absolu qui anime autant les femmes que les hommes.

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Pulsion

L’essence de la vie est sensible, nos organismes vivants ont la faculté d’éprouver du plaisir et de la peine, de percevoir des sensations d’origines et de natures diverses, disposition sur laquelle les philosophes s’interrogent depuis des siècles. Mais si l’humain est vivant, tout ce qui est vivant n’est pas systématiquement humain. Quelque chose d’autre vient spécifier l’humain dans le règne du vivant, et ce quelque chose, selon la psychanalyse, pourrait être la pulsion.

Aucune loi scientifique, qu’elle soit biologique, physiologique, ou mathématique ne saura jamais rendre compte de l’intégralité de la vie humaine. A l’instar du cardinal Bellarmin qui, instruisant le procès de Galilée, admet l’héliocentrisme comme hypothèse et non comme vérité, la sagesse est de laisser place à l’immanence et au doute.

Expliquer la pulsion du point de vue de la science « dure » ne modifierait en rien la pertinence du modèle psychanalytique pour comprendre à la fois ce qu’elle est et comment elle agit, car la pulsion a trait à l’essence de l’humain, et aucune science dite dure ne peut prétendre déterminer ou modifier cette nature même de l’humain, à savoir un être qui a conscience de lui-même et qui est doté de la parole.

Mais entrons plus avant dans la description que la psychanalyse fait de la pulsion.

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Corps en souffrance

Que la souffrance tienne à une cause organique, qu’elle soit liée à une raison affective ou bien encore qu’elle soit un fait du psychisme, c’est toujours le corps qui est le lieu de la souffrance.

L’actualité littéraire met en scène des corps qui souffrent, dans deux textes qui n’ont de commun que corps en souffrancela coïncidence de leur sortie en librairie. Au delà des causes des douleurs et de leur nature, ce qui différencie les deux récits de ces corps souffrants est sans doute la manière dont chaque protagoniste s’en empare, ou non.

Le journaliste Philippe Lançon, grièvement blessé lors de l’attentat de Charlie Hebdo, décrit avec une étonnante authenticité et un réalisme sans concession le long enchainement de maux, de soins, de réparations et d’infortunes dans lequel l’ont embarqué ces blessures hors norme. L’écrivain Edouard Louis, en renouant avec son père, rencontre un homme fracassé par la vie dont il livre un portrait pudique en même temps qu’un réquisitoire contre les conditions sociales qui l’ont mené à cette dégradation.

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Un corps inhabité

Notre corps est notre lieu de résidence … terrestre.

Dans la représentation dualiste de la vie humaine, la personne est séparée en deux parties : le corps, et l’esprit. L’essentiel est l’esprit, le corps n’étant qu’un lieu de passage. Dans la religion chrétienne, adossée à ce principe dualiste, la vie sur terre est considérée comme une transition au cours de

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René Magritte – The Pilgrim

laquelle le corps humain souffre en attendant la mort, laquelle contient la promesse de rencontrer un idéal. La vraie vie serait ailleurs, dans un au-delà beau et parfait à l’image de la représentation divine.

L’esprit de l’homme européen, judéo chrétien, est fortement structuré par la force de cette conception de la vie. Bien que l’idéal divin soit devenu caduc, et que la pratique religieuse se soit considérablement affaiblie, il est probable qu’un modèle idéal, issu du modèle divin, continue de structurer nos perceptions, de nous mettre en tension. Or la place de ce modèle, jadis extérieure, voire extra-extérieure, a basculé en interne, l’idéal est en soi. Ainsi, chirurgie esthétique, diététique, pratiques corporelles seraient les formes modernes de rédemption dans la souffrance ou la discipline de soi, comme si le corps devenait un nouvel objet de religion, en vue d’atteindre une représentation idéalisée de lui-même.

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Changer de peau

La chirurgie plastique ou esthétique est thérapeutique lorsqu’elle répond à une demande de réparation de malformations innées ou de déformations accidentelles, invalidantes voire handicapantes. Elle vise alors à réparer un être abîmé, à le soigner : elle est « réparatrice ».

extrait de « Il neige », triptyque, 2013
In Hybrid Body

En revanche, il n’est pas question de soin dans les actes qui visent à modifier de façon irrémédiable le corps. Les demandes d’injections de botox, liposuccion, augmentations mammaires, lipoffilling, rhino plastie, etc. sont en augmentation constante et particulièrement chez les moins de trente ans. De thérapeutique, la chirurgie plastique devient transformatrice. Il n’est pas question de mal-être ou de « complexe » que l’on tenterait, dans un acte illusoire, de lever. Le recours à la chirurgie s’inscrit désormais dans une logique consumériste tout à fait décomplexée : il devient banal de s’acheter une paire de fesses ou de seins comme autant d’options ou d’extensions qui configurent un ordinateur, une voiture ou un robot ménager, de disparaitre comme sujet dans le reflet d’un corps objet.

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Le « mariage scientifique »

Une des dernières trouvailles de la télé-réalité est de faire appel aux sciences humaines pour valider le choix amoureux. Il s’agit de marier des personnes qui ne se connaissent pas : leur rencontre n’aura lieu que le jour du mariage ! UnknownLes présentateurs de l’émission nous assurent de l’heureux résultat de ces mariages et de l’infaillibilité du procédé : en effet la sélection des futurs époux se fera de façon « scientifique ».

Soit, d’une part, une centaine de jeunes gens, hommes et femmes, tentés par les sirènes scintillantes d’une chaine commerciale qui leur promettent de rencontrer « scientifiquement » l’âme sœur ; d’autre part trois « scientifiques » (psychologue, sexologue, sociologue) qui vont déterminer les affinités électives entre quelques heureux élus.

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Penser

Un événement dramatique a souvent pour conséquence un empêchement de penser. Dans la légende antique, la figure mythologique de la Gorgone a le pouvoir de changer en pierre ceux qui s’aventurent à la dévisager. Ce mythe est une métaphore de l’effroi qui pétrifie, et nombre d’expressions populaires désigneront la fixité du corps et de l’esprit qui survient à la suite d’une immense peur.

Penser
Dreaming – Peinture – Agnès Desplaces

Lorsque la peur s’empare d’un groupe humain, d’une société, comme ce fut le cas après les attentats de novembre 2015, une certaine immobilité atteint le collectif, ralentissant les échanges, uniformisant les modes de réaction et de pensée. Le refuge dans une communauté d’affects et d’opinions créerait un sentiment de réparation de l’effraction causée par le drame et agirait comme une consolation. Devant l’effroi, l’impensable s’impose.

Or, il est indispensable de faire l’effort de sortir de ces réflexes consolateurs, et penser les évènements y compris les plus traumatiques pour se remettre en marche. Penser l’impensable est le signe de la force de la pulsion de vie.

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