Un Psy dans la ville
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Que la souffrance tienne à une cause organique, qu’elle soit liée à une raison affective ou bien encore qu’elle soit un fait du psychisme, c’est toujours le corps qui est le lieu de la souffrance.

L’actualité littéraire met en scène des corps qui souffrent, dans deux textes qui n’ont de commun que corps en souffrancela coïncidence de leur sortie en librairie. Au delà des causes des douleurs et de leur nature, ce qui différencie les deux récits de ces corps souffrants est sans doute la manière dont chaque protagoniste s’en empare, ou non.

Le journaliste Philippe Lançon, grièvement blessé lors de l’attentat de Charlie Hebdo, décrit avec une étonnante authenticité et un réalisme sans concession le long enchainement de maux, de soins, de réparations et d’infortunes dans lequel l’ont embarqué ces blessures hors norme. L’écrivain Edouard Louis, en renouant avec son père, rencontre un homme fracassé par la vie dont il livre un portrait pudique en même temps qu’un réquisitoire contre les conditions sociales qui l’ont mené à cette dégradation.

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Notre corps est notre lieu de résidence … terrestre.

Dans la représentation dualiste de la vie humaine, la personne est séparée en deux parties : le corps, et l’esprit. L’essentiel est l’esprit, le corps n’étant qu’un lieu de passage. Dans la religion chrétienne, adossée à ce principe dualiste, la vie sur terre est considérée comme une transition au cours de

corps
René Magritte – The Pilgrim

laquelle le corps humain souffre en attendant la mort, laquelle contient la promesse de rencontrer un idéal. La vraie vie serait ailleurs, dans un au-delà beau et parfait à l’image de la représentation divine.

L’esprit de l’homme européen, judéo chrétien, est fortement structuré par la force de cette conception de la vie. Bien que l’idéal divin soit devenu caduc, et que la pratique religieuse se soit considérablement affaiblie, il est probable qu’un modèle idéal, issu du modèle divin, continue de structurer nos perceptions, de nous mettre en tension. Or la place de ce modèle, jadis extérieure, voire extra-extérieure, a basculé en interne, l’idéal est en soi. Ainsi, chirurgie esthétique, diététique, pratiques corporelles seraient les formes modernes de rédemption dans la souffrance ou la discipline de soi, comme si le corps devenait un nouvel objet de religion, en vue d’atteindre une représentation idéalisée de lui-même.

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La chirurgie plastique ou esthétique est thérapeutique lorsqu’elle répond à une demande de réparation de malformations innées ou de déformations accidentelles, invalidantes voire handicapantes. Elle vise alors à réparer un être abîmé, à le soigner : elle est « réparatrice ».

extrait de « Il neige », triptyque, 2013
In Hybrid Body

En revanche, il n’est pas question de soin dans les actes qui visent à modifier de façon irrémédiable le corps. Les demandes d’injections de botox, liposuccion, augmentations mammaires, lipoffilling, rhino plastie, etc. sont en augmentation constante et particulièrement chez les moins de trente ans. De thérapeutique, la chirurgie plastique devient transformatrice. Il n’est pas question de mal-être ou de « complexe » que l’on tenterait, dans un acte illusoire, de lever. Le recours à la chirurgie s’inscrit désormais dans une logique consumériste tout à fait décomplexée : il devient banal de s’acheter une paire de fesses ou de seins comme autant d’options ou d’extensions qui configurent un ordinateur, une voiture ou un robot ménager, de disparaitre comme sujet dans le reflet d’un corps objet.

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Une des dernières trouvailles de la télé-réalité est de faire appel aux sciences humaines pour valider le choix amoureux. Il s’agit de marier des personnes qui ne se connaissent pas : leur rencontre n’aura lieu que le jour du mariage ! UnknownLes présentateurs de l’émission nous assurent de l’heureux résultat de ces mariages et de l’infaillibilité du procédé : en effet la sélection des futurs époux se fera de façon « scientifique ».

Soit, d’une part, une centaine de jeunes gens, hommes et femmes, tentés par les sirènes scintillantes d’une chaine commerciale qui leur promettent de rencontrer « scientifiquement » l’âme sœur ; d’autre part trois « scientifiques » (psychologue, sexologue, sociologue) qui vont déterminer les affinités électives entre quelques heureux élus.

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Un événement dramatique a souvent pour conséquence un empêchement de penser. Dans la légende antique, la figure mythologique de la Gorgone a le pouvoir de changer en pierre ceux qui s’aventurent à la dévisager. Ce mythe est une métaphore de l’effroi qui pétrifie, et nombre d’expressions populaires désigneront la fixité du corps et de l’esprit qui survient à la suite d’une immense peur.

Penser
Dreaming – Peinture – Agnès Desplaces

Lorsque la peur s’empare d’un groupe humain, d’une société, comme ce fut le cas après les attentats de novembre 2015, une certaine immobilité atteint le collectif, ralentissant les échanges, uniformisant les modes de réaction et de pensée. Le refuge dans une communauté d’affects et d’opinions créerait un sentiment de réparation de l’effraction causée par le drame et agirait comme une consolation. Devant l’effroi, l’impensable s’impose.

Or, il est indispensable de faire l’effort de sortir de ces réflexes consolateurs, et penser les évènements y compris les plus traumatiques pour se remettre en marche. Penser l’impensable est le signe de la force de la pulsion de vie.

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