Un Psy dans la ville
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Culture

Tout ce qui, en matière de culture, littérature, théâtre, cinéma et d’autres sources encore, nourrit notre pensée.

Avec le Temps …

En préambule, dès le titre, un bref extrait de la chanson de Léo Ferré, Avec le Temps, donne le tempo du dernier livre de Catherine Cusset : « L’autre qu’on adorait » est le récit d’un suicide annoncé. Un tel sujet pourrait rebuter. Il n’en est rien, le texte ne paraît écrit que pour témoigner de la vie et de la mort prématurée de son personnage.

Solitude - Photo Devillard
Solitude – Photo Devillard

Thomas, l’ami adoré de la narratrice et de quelques autres, est un garçon doué, drôle, charmant. Il a tout pour « réussir », comme « réussissent » autour de lui et au fil du temps ses amis de jeunesse : succès professionnels, amoureux, sociaux… Pour Thomas, très vite ça cloche, même s’il déploie une énergie sans pareille pour se maintenir dans le sillage, pour que ses talents ne soient pas recouverts par les défaites qui s’invitent malgré tous ses efforts.

Que se passe-t-il pour que cela tourne aussi mal pour Thomas ? Pourquoi ce jeune homme débordant de vitalité, intelligent, aimé et estimé, en arrive-t-il à se suicider à quarante ans ?

La réponse n’est pas littéraire ; l’écriture n’est là que

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Freud en son divan

Pour voir le célèbre sofa recouvert d’indiennes et de cachemires, le voyage à Londres sera nécessaire. L’on s’acheminera patiemment vers le très chic quartier de Hampstead. Après avoir emprunté deux ou trois lignes de bus, juché sur l’impériale comme il se doit pour un touriste, notre patience sera récompensée : loin du centre ville bruyant, les demeures en briques rouges, leurs jardins verdoyants, l’aisance tranquille de leurs habitants, nous enchanteront.

Divan de Freud
Photo MPSD

La maison où Freud vint mourir, n’a rien à envier à ses voisines : pelouse grasse, rosiers généreux, hydrangeas florissants. Comme si nous étions le voisin, ou le facteur, ou un vieux patient, nous sonnons. Le bonhomme qui nous ouvre, n’a rien d’un descendant des disciples de Freud, ni d’un psychanalyste, juste un vieux gardien revêche. Malgré notre anglais de base, certes not fluent, mais ayant fait ses preuves dans d’autres musées britanniques, nous ne nous comprenons pas. Aussi, en l’absence de mode d’emploi de ladite maison, nous nous surprenons à en entreprendre la visite sans passer par la case billetterie…

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Vivre en poésie en attendant Bojangles

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Vivre avec la poésie, c’est s’émouvoir d’un paysage, de l’éclosion d’une fleur, d’un chant d’oiseau, d’un souffle de vent, de la course d’un ruisseau, du rire d’un enfant ; Dire, Écrire, penser, mettre délicatement ou rageusement en mots ces surgissements du quotidien. Les mots ont cette fonction d’approcher au plus près le subtil, l’insaisissable de l’instant, d’arrêter une sensation. Avec les mots, nous nous approchons de quelque chose qui tout en même temps nous échappe à l’instant même ; parce que le mot fige la sensation. Mettre en mots le vécu, le ressenti, c’est aussi irrémédiablement y mettre une distance, l’appauvrir en le définissant, et laisser s’échapper ce que la poésie a d’insaisissable.

Car la poésie n’est qu’œuvre de mots.

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Mémoire de fille

Dans une cure, le récit de l’analysant vient dire ce que ce dernier a été un jour, enfant, adolescent, jeune adulte… La parole au présent nomme le passé non pour le faire revivre, mais pour se défaire de liens qui emprisonnent et confinent le narrateur dans sa nostalgie. Lorsque l’écrivain fait usage de l’écriture pour revenir sur un passé qui éclaire le présent, sa démarche interpelle le psychanalyste par ses similitudes.

Mémoire de fille
Collection personnelle – MPSD

En littérature, les souvenirs donnent souvent matière à un écrit romanesque. Dans le dernier livre de Annie Ernaux, « Mémoire de fille », ce passé semble convoqué comme prétexte.

L’auteur nous livre une œuvre construite autour de son histoire personnelle, mais qui ne saurait être une simple œuvre auto-biographique. Dans tous ses livres, l’histoire singulière rencontre une histoire collective, dans laquelle les mémoires s’enchevêtrent. Dans le dernier, il est aussi question de la temporalité.

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Alouettes

Qui cherche à regarder son profil se heurte à un problème certain : à moins de monter un  astucieux agencement de miroirs se reflétant les uns les autres, ou de faire preuve d’une grande souplesse cervicale, de se tordre le cou !, notre anatomie nous contraint à ne jamais nous voir de profil. Nos profils anatomiques sont absents de nos miroirs.

Annette Messager, Le miroir aux alouettes, 2010. ©photo : Marc Domage © ADAGP Paris 2012
Annette Messager, Le miroir aux alouettes, 2010.
©photo : Marc Domage © ADAGP Paris 2012

Notre profil droit mais aussi le gauche nous demeurent flous, incertains, peu connus ; de même que notre corps dans l’espace, dans son volume, sa profondeur. Nos miroirs nous contraignent à nous voir en deux dimensions, laissant à la seule connaissance de l’autre des parts de nous, nos zones d’ombres, des angles morts qui nous échappent.

Mais Internet et les réseaux sociaux nous permettent de défier les lois de la nature

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Scène de ménage

La lutte entre un homme et une femme, époux et épouse, tel est le thème de la pièce de Strindberg « Père » écrite en 1887.

scène de ménage
Mariés du Palais Royal – Photo MPSD

Lorsque l’action se déroule, l’amour a été, mais n’est plus, la relation est déjà installée du côté de la haine.  Et le couple est devenu le lieu d’une guerre, à coups de mots comme des coups de couteaux qui pourraient tuer l’autre. Le lien de haine est aussi puissant que le lien d’amour ; s’en délivrer est l’enjeu de ce combat des cerveaux.

Le texte, déployé dans l’espace du théâtre, porté par le choix d’un décor, d’une interprétation, d’une mise en scène, sera plus ou moins entendu dans sa dimension dramatique.

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Silence !

La famille est un système dans lequel chacun des parents mais aussi chaque frère et sœur s’inscrit malgré soi, au nom du sang, dans cette appartenance qui nous transcende. Y a-t-il autre chose que l’être humain ne peut choisir que ses parents, sa famille ?  Chaque être nait où il nait, c’est-à-dire toujours au cœur d’un système plus ou moins bien organisé, plus ou moins bien équilibré.  Plus ou moins équilibrant, aussi, selon qui il est.

Ce système préexiste en partie à chaque naissance, mais se construit aussi au cours de l’histoire de chacun et de tous, des joies, des drames et de ce qui en est dit ou pas : une famille a ses anecdotes, ses histoires, ses façons de parler, ses mots et expressions fétiches. images 3Ainsi, le système familial tient par des mots (ceux que l’on dit et ceux que l’on ne dit pas), un lexique et une grammaire propres: une langue. Cette « langue de famille » ordonne les relations des membres entre eux en même temps qu’elle cimente le groupe de ceux qui la composent et lui donne une cohésion. Pour certains, elle est la seule langue qu’ils ne connaitront jamais. D’autres parviennent à en apprendre une autre, tout en se détachant de la première, ce qui peut être un des enjeux d’une psychanalyse.

Dans le roman « Rien ne s’oppose à la nuit », Delphine De Vigan déploie la vie de la mère de l’héroïne, morte par suicide après soixante-deux ans d’une vie instable.

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Migrer … et se perdre

Faille « Nous traverserons ensemble » est un roman documentaire construit sur la forme du polar, du suspens.

Qu’est-ce qui a conduit Zaher jusqu’à l’impasse d’un square parisien, celui où il est mort assassiné ?

Nous voyageons le long des parcours singuliers, devenus hélas tellement banals, de Zaher, Mehdi, Jamal, Ibrahim et quelques autres.

De jeunes hommes fins, sensibles, cultivés, sains d’esprit et en paix avec eux-mêmes avant leur départ.

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Au risque de l’autre

UnknownBénédicte Ombredanne est une prisonnière, sa geôle est un mariage, son gardien un mari. Ainsi nous apparaît l’héroïne du roman d’ Eric Reinhardt « L’amour et les forêts » et cette prisonnière, le lecteur voudrait la voir s’échapper, se faire la belle.

Il y a quelque chose de Proustien dans ce récit d’une femme captive d’un amour impossible. Mais surtout le formidable tableau clinique d’une névrose obsessionnelle.

Car c’est bien de l’obsessionnalité pathologique de son mari dont Bénédicte Ombredanne est prisonnière, et dont la vérité ne lui sera jamais révélée.

On se souviendra du film de Claude Chabrol « L’enfer », qui entretenait constamment le trouble autour de cette frontière ténue entre raison et folie. Là aussi il était question d’un couple qui sombrait du fait de la névrose obsessionnelle du mari. Dans le roman d’Eric Reinhardt les dés sont jetés et la pauvre Bénédicte restera naïve jusqu’au bout. Le lecteur n’a d’autre alternative que de prendre le parti de cette femme victime de son méchant mari.

C’est agaçant.

Car ce serait oublier que le couple est un système qui se fabrique à deux, dont chacun à la responsabilité de ce qu’il en fait, dans la dépendance et l’inter-dépendance qu’il instaure avec son partenaire. Et le couple devient le lieu de tous les dangers, mais aussi de tous les bonheurs.

« La liberté de l’homme se confond avec le développement de sa servitude, écrivait Lacan, et ce, dans le mouvement même qui le mène à une conscience de plus en plus adéquate de lui-même ». La dialectique du rapport à l’autre est la condition même de la vie humaine, sa perte comme sa délivrance. Car c’est de la relation que naît la conscience de soi, le développement, la création de sa propre vie.
Manifestement pour Bénédicte et son mari ça n’a pas fonctionné, mais le lecteur, lui, a la liberté de ne pas s’apitoyer sur le sort réservé à l’héroïne de ce roman.

Marie-pierre Sicard Devillard

Eric Reinhardt – l’amour et les forêts – Gallimard 2014