Un Psy dans la ville
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Alouettes

Qui cherche à regarder son profil se heurte à un problème certain : à moins de monter un  astucieux agencement de miroirs se reflétant les uns les autres, ou de faire preuve d’une grande souplesse cervicale, de se tordre le cou !, notre anatomie nous contraint à ne jamais nous voir de profil. Nos profils anatomiques sont absents de nos miroirs.

Annette Messager, Le miroir aux alouettes, 2010. ©photo : Marc Domage © ADAGP Paris 2012
Annette Messager, Le miroir aux alouettes, 2010.
©photo : Marc Domage © ADAGP Paris 2012

Notre profil droit mais aussi le gauche nous demeurent flous, incertains, peu connus ; de même que notre corps dans l’espace, dans son volume, sa profondeur. Nos miroirs nous contraignent à nous voir en deux dimensions, laissant à la seule connaissance de l’autre des parts de nous, nos zones d’ombres, des angles morts qui nous échappent.

Mais Internet et les réseaux sociaux nous permettent de défier les lois de la nature et de l’espace en nous fabriquant autant de profils que d’espaces virtuels où être vu : Facebook, Twitter, LinkedIn, Meetic et tant d’autres. Nous voici libérés de cette contrainte anatomique selon laquelle nos yeux sont irrémédiablement scellés dans nos orbites nous empêchant de prendre du recul sur nous-mêmes pour mieux nous voir.  Nous avons tout loisir de voir et d’admirer nos différents profils, de les construire même : à chacun  d’entre eux correspond une image travaillée de soi, par soi. Nous nous mettons en avant sous les atours qui nous semblent les meilleurs, le but étant d’être le plus visité, suivi, liké, le plus vu. Peu importe qui nous voit, qui sont nos amis et nos followers : il est bon d’en avoir beaucoup un point c’est tout.

Mais alors, qu’est-ce qui nous attire tant dans ces constructions imaginaires de nous-mêmes ? Telle des alouettes, serions-nous attirés par la lumière que nous croyons y voir ? Et à quel piège sommes-nous pris par ces reflets ?

Intervenir sur un réseau social, poster un selfie, un court texte, est un acte de mise en scène de soi à destination d’un public, mais un public flou, aux contours incertains, fantasmé : on ne sait pas qui nous voit. Nos profils virtuels nous permettent d’inverser le paradigme de la relation à l’autre et à l’espace : nous maitrisons totalement notre image là où l’autre devient incertain, inconnu, dans un angle, comme mort. Qu’importe qui il est, ce qui importe c’est qu’il me regarde, qu’il me voie comme je me vois : en deux dimensions. Ainsi, plus rien de mon image ne m’échappe, l’autre ne voit que ce que je veux bien lui montrer ; et surtout, je peux m’y voir comme j’aime me voir.

Les profils que nous construisons dans des espaces virtuels agissent comme des miroirs de nous-mêmes, dans lesquels nous nous reflétons. Nos images autoconstruites nous fascinent, sans doute parce qu’elles viennent en partie répondre à un fantasme archaïque d’auto-engendrement, et probablement aussi parce qu’elles ne laissent pas de place à l’inconnu de soi, de l’autre, à ce qui peut nous échapper. Et le pas peut être vite franchi de s’isoler dans ces dialogues avec nos images, au détriment de la rencontre réelle avec l’autre. En faisant de nos écrans des miroirs, outils de notre paraitre, ils deviendraient aussi des outils d’isolement qui nous empêchent d’être : des pare-être.

Sandra Hueber

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  • Tout ce qui est écrit là est juste. Un être humain qui se crée des profils à l’infini, selon l’angle de vue qui l’arrange, et qui, pense-t-il, le mettent en valeur, laisse sa part vivante s’absorber dans cette fascination. Alors que les vrais liens demeurent ceux qui se nouent avec un corps présent et engagé, limité et nécessairement limitant.
    Dans ces processus, joue-t-on avec son image au point de s’y perdre ou de s’isoler et de rompre les liens ? Ou bien est-on dans une tentative désespérée de réparer une absence ou une insuffisance de regard ? Or cela n’aurait pour effet qu’un hystérisation généralisée et n’irait pas en s’arrangeant dès lors qu’un trop grand nombre resterait rivé à ses écrans !
    Là encore, la cure analytique permet d’interroger cette fascination et de s’en dépêtrer.

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