Un Psy dans la ville
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Scène de ménage

La lutte entre un homme et une femme, époux et épouse, tel est le thème de la pièce de Strindberg « Père » écrite en 1887.

scène de ménage
Mariés du Palais Royal – Photo MPSD

Lorsque l’action se déroule, l’amour a été, mais n’est plus, la relation est déjà installée du côté de la haine.  Et le couple est devenu le lieu d’une guerre, à coups de mots comme des coups de couteaux qui pourraient tuer l’autre. Le lien de haine est aussi puissant que le lien d’amour ; s’en délivrer est l’enjeu de ce combat des cerveaux.

Le texte, déployé dans l’espace du théâtre, porté par le choix d’un décor, d’une interprétation, d’une mise en scène, sera plus ou moins entendu dans sa dimension dramatique.

Sur la scène de la Comédie Française, l’hiver dernier, dans l’intérieur cossu d’une demeure scandinave, chargé de livres, les personnages en costume d’époque s’opposent sur un registre plutôt convenu. Lui, patriarche autoritaire, veut imposer ses principes quant à l’avenir de leur fille. Elle, la mère, veut pour sa fille l’éducation et la liberté dont elle a été frustrée. La joute verbale a toutes les apparences d’une guerre des sexes, d’une lutte pour l’émancipation féminine.

Et le spectateur peut se laisser entraîner à prendre parti pour cette femme et sa revendication à se libérer de l’autorité masculine. Même si la pièce se termine par la déchéance de l’homme, vaincu par la nécessité de la libération féminine, ce triomphe, même sans gloire, peut sembler légitime.

En revanche, sur la scène du théâtre de la Coline, il y a une dizaine d’années, le spectateur a pu entendre la destructivité à l’œuvre, au plus près de la barbarie qui se niche au cœur de l’humanité. Là le décor était minimaliste : un cadre noir duquel l’éclairage faiblissait au fil du déroulement et du dénouement, comme pour faire ressortir la noirceur des âmes humaines. La tragédie s’y déployait dans une forme de retournement du discours, par lequel la femme se fait manipulatrice, atteint son homme là où il est vulnérable, là où il doute, jusqu’à le tuer psychiquement, le rendre fou. Et ce propos-là, cette dimension éminemment destructive du discours fait entendre le texte dans son intemporalité, et dit quelque chose de la capacité, au sein des humains, à se déchirer mutuellement et à détruire l’autre, jusqu’à commettre un « meurtre d’âme ».

Les mises en scène dévoilent le texte dans des registres différents, le font entendre selon des tessitures contrastées, comme dans une cure analytique où le récit pourra être enrobé, travesti ou édulcoré. Au fil du temps il se dénude, se débarrasse des scories qui le contiennent dans d’innombrables semblants, pour devenir enfin cette parole vraie, crue, qui jaillit sans artifice et peut dire sa part de vérité.

Marie-pierre Sicard Devillard

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