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Interdire

En décembre 2016, l’actualité législative française a été marquée par un étrange débat: une résolution visant à interdire la psychanalyse dans le soin des enfants autistes était soumise à l’Assemblée Nationale.

Paula Modersohn-Becker, Mädchenbildnis, 1905
Paula Modersohn-Becker, Mädchenbildnis, 1905

L’autisme est une pathologie extrêmement complexe qui prend autant de formes différentes que de personnes atteintes, et le handicap qui y est souvent associé en dépend.  Ce qui caractérise toujours  la personne autiste ou « avec autisme » est un trouble de la présence et de la relation: elle ne parvient pas à s’identifier à l’autre ni à se voir dans la relation avec les autres. Les degrés de ce trouble varient et l’interaction avec une personne autiste est plus ou moins possible, mais toujours étrange.

Depuis plusieurs décennies, les recherches tant sur la compréhension des origines de l’autisme que sur les modes de soin et d’accompagnement se multiplient et se complètent. L’incompréhension qui demeure nécessite la plus grande humilité, et à complexité de pathologie doit répondre souplesse et complexité de soin. Le pronostic dans la prise en charge des personnes avec autisme est toujours incertain, et dès qu’il s’agit d’enfants, elle implique nécessairement les parents. Pour chaque enfant il est nécessaire de construire un chemin thérapeutique qui lui soit le plus favorable,  qui soit le plus adapté pour lui mais aussi pour sa famille : comment vit-elle cette maladie, a-t-elle les moyens, l’envie, la motivation de s’investir dans le soin,  jusqu’à quel point, dans quelle mesure ?  et quel type de prise en charge souhaite- t-elle pour quel type de soin.

Toutes les approches sont complémentaires et l’expérience institutionnelle confirme le bons sens : plus le panel des propositions de soins est large, plus les chances d’évolution favorable sont données aux enfants et à leurs parents.

Alors pourquoi interdire une des approches possibles, particulièrement la psychanalyse ?

Les promoteurs de l’interdiction de la psychanalyse sont les défenseurs d’une approche exclusivement comportementale du soin de la personne avec autisme. Les méthodes qui y sont associées ont été construites en référence à une approche scientifique et objectivante du comportement humain. Les gestes sont mesurés, quantifiés, évalués et les évolutions des enfants sont reportées et tracées sur des courbes. Les méthodes les plus utilisées en France (Teacch, ABA et PECS) recourent à la sur-stimulation intensive, le mimétisme,  le conditionnement et la récompense, et suivent des  protocoles pré-établis visant  l’acquisition de comportements réflexes adaptés socialement dans les situations de la vie quotidienne.

Des comportements adaptés pour une certaine autonomie et une meilleure intégration dans la société : c’est l’objectif que suivent tous les soignants, y compris les psychanalystes.

Cependant, le psychanalyste œuvre dans un autre mouvement. Il ne s’agit pas pour lui d’amener l’enfant à acquérir de façon réflexe des comportements prédéfinis attendus par la société. Il ne travaille pas avec des protocoles pré-établis, mais à partir de ce que l’enfant amène dans la relation de soin. Ce que l’enfant manifeste, quelle qu’en soit la forme,  est le point de départ de son travail. Il ne sait pas précisément où il va avec son patient, ni par quels chemins a priori. Il travaille subjectivement, c’est-à-dire dans une relation de sujet à sujet, qui est soignante surtout du fait de ce un pour un.

Grâce à la qualité et à la régularité de la relation qui se noue avec le thérapeute, l’interaction devient possible et l’enfant développe des comportements non pas réflexes, mais inventés par lui. L’approche psychanalytique travaille plutôt la qualité du comportement que sa quantité : apprendre à entrer en relation et à proposer des réponses qui ne soient pas normées ou hyperadaptées, mais compréhensibles par l’autre. Pour cela, le psychanalyste tâtonne, cherche, réinvente ses outils avec chaque patient et à chaque séance. Et il doute… Car la psychanalyse est aussi et avant tout une science de l’homme, une recherche permanente sur l’humanité, ses ressorts, ses forces et ses faiblesses. Une science qui ne compte et ne mesure pas mais qui pense ; qui accueille et qui pense les limites de l’humanité, ses errements, sa folie,  ses incohérences, en s’appuyant sur la subjectivité de chaque être humain.

Interdire la psychanalyse reviendrait à interdire cette façon de penser et d’accueillir la folie.

Peut-être ce projet de résolution vient-il rencontrer, au-delà de la question de l’autisme, quelque chose de notre rapport à la folie et donc de notre humanité, de ce qui se trame quelque part dans notre société en mouvement ?

La proposition de résolution visant à interdire la psychanalyse dans le soin aux enfants autistes a été portée par 94, soit 1 sixième, de nos  577 députés.

Elle a été rejetée à l’issue des débats.

Sandra Hueber

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