Un Psy dans la ville
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Féminin ou Masculin

A l’heure des interrogations sur l’identité sexuée, l’identité de genre, les transitions de genre, il nous semble nécessaire de revenir à ce que peuvent dire les théories psychanalytiques sur le masculin et le féminin. Cette distinction n’est pas donnée d’emblée pour un petit d’humain. Il n’y aura accès (ou pas) qu’au terme d’une lente évolution psychique, elle-même marquée par les différentes identifications qui façonneront son psychisme. Au travers de ces identifications, le social, la culture, l’environnement, sont bien présents.

C’est donc l’éducation, la culture, le social, qui confèrent à une personne son identité sexuelle au-delà de l’anatomie. La différence anatomique ne dit rien sur rien. La manière dont on s’identifie en tant qu’homme ou femme est indépendante de la réalité anatomique qui, elle, différencie les êtres vivants.

Si les psychanalystes peuvent parfaitement entendre que le masculin et le féminin sont des constructions sociales et psychiques, il est plus difficile de suivre les discours qui contestent la réalité d’un corps qui est soit garçon soit fille. En dehors des naissances hermaphrodites, la réalité du corps dit quelque chose d’une assignation incontournable à un sexe. Mais cela ne dit rien de plus. Il existe alors une singularité propre à chacun d’habiter psychiquement ce corps-là.

Tout autre est la prévalence sociale du masculin sur le féminin. Tout autre est l’histoire de l’humanité qui a vu, au fil des siècles, s’ancrer des sociétés de type patriarcal. La théorie freudienne émerge à la fin du 19ème siècle au sein de la société Viennoise patriarcale, dans laquelle cependant, Freud a le génie d’entendre des « femmes » de la bourgeoisie et de l’aristocratie et de comprendre en quoi une sexualité oppressée par le pouvoir des hommes peut engendrer des troubles psychiques. Cependant sa construction théorique reste assise sur le patriarcat, cadre culturel et social auquel elle est parfaitement adéquate et assujettie.

Lacan était conscient de cette empreinte culturelle. Il a tenté d’aller plus loin, mais sa pensée demeure enfermée, elle aussi, dans une logique patriarcale car elle repose sur le principe de la castration qu’elle ne remet pas en cause. Ce principe est central dans la théorie psychanalytique. Il postule que le sujet humain est mû par le désir de ce qui lui manque tout en redoutant la perte de ce qu’il possède. On désigne sous le terme de « phallus » ce qu’il faut atteindre pour ne pas perdre la prévalence. Phallus est un symbole, un signifiant, terme qui est venu recouvrir, se confondre, avec son équivalent anatomique : l’organe sexuel masculin. Alors qu’il n’est là que pour signifier, nommer, le rapport que chacun entretient, symboliquement, avec les objets de son désir.

Cette logique de « l’ordre phallique » et de la castration, fut-elle symbolique, fonctionne très bien pour ceux qui se situent du côté « homme » mais déraille lorsqu’il s’agit d’en imaginer l’équivalence pour ceux qui se situent du côté « femme ». Comment penser la castration pour les femmes puisqu’elles ne possèdent pas l’insigne physique support de la castration ? Par la confirmation qu’elles sont effectivement castrées ? Par l’envie de posséder l’insigne physique ? Par une équivalence entre le manque de cet insigne physique et un désir d’enfant ? Par la peur de perdre l’amour ? Rien de tout cela ne convainc vraiment, y compris parmi les psychanalystes. C’est ce que Moustapha Safouan souligne : « La question se pose de la raison du choix du phallus comme signifiant la différence sexuelle. Loin de reprendre la thèse rabâchée de la « théorie infantile », j’y verrais plutôt un fantasme du langage ordinaire, qui n’est certes pas étranger aux difficultés que nous avons à parler du féminin ».[i]

Et si nous n’étions pas en mesure de penser en dehors du cadre patriarcal ?

Pourquoi le féminin serait-il plus difficile à définir que le masculin ? Que s’est-il donc passé pour que le clivage entre les deux genres, les rivalités, et l’exercice sans commune mesure de la domination des représentants d’un seul sexe sur un autre, aient pu s’installer avec autant de puissance et de longévité ? Jusqu’à nous amener à construire le référentiel de pensée qui va avec, et la civilisation qui en découle ? Auxquels la psychanalyse n’a pas (encore) pu échapper. Pour Freud le féminin était une énigme qu’il n’a pas réussi à élucider. Quant à Lacan, il l’a exclu de l’universel au moyen d’une opération de logique : « la femme n’existe pas ». D’autres voies pour penser le féminin et le masculin restent à emprunter.

Béatrice Dulck et Marie-pierre Sicard Devillard

 

[i] Moustapha Safouan – Le langage ordinaire et la différence sexuelle – Odile Jacob 2009 

féminin, identification, identité

Comments (2)

  • Bonjour et merci pour votre texte, sa prise de position très claire rejoint parfaitement les désaccords internes au monde des psychanalystes d’aujourd’hui. Enfin, celles et ceux qui sont assez livres pour penser en dehors des dogmes et écoutent avec leur 3ème oreille les personnes sur le divan et celles qui s’expriment dans la société. Oui, les psychanalystes évoluent aussi 🙂

  • Chantal Masquelier-Savatier

    Important d’aborder ce questionnement pour ne pas rester sur des positions traditionnelles des identités masculine/féminine, identités confortées par les théories freudienne et lacanienne. Vous ne citez pas Dolto qui insiste elle aussi sur les castrations symboliques nécessaires dans le processus de croissance. Imprégnés de cette conception oedipienne qui postule que pour grandir, il importe de se réaliser dans le sexe qui est le sien en renonçant à la toute puissance infantile qui entretiendrait le fantasme de la bi-sexualité, nous sommes parfois déconcertés par l’évolution contemporaine qui admet le changement de sexe, et propose même la chirurgie nécessaire à cette mutation physique. Pas toujours facile à admettre…

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