Un Psy dans la ville
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Les hasards d’un voyage aux confins de l’Arabie m’ont donné l’occasion de faire escale à Dubaï et d’une brève, mais néanmoins intense, visite de cette métropole qui présente tous les signes de la démesure. Il n’en fallait pas moins pour interpeller la psychanalyste qui s’assoupissait au sein de la voyageuse.

Démesure – © MPSD

Dubaï, destination de rêve pour certains, vaste terrain de commerce et d’affaires pour d’autres, incrédulité pour le psy qui ne peut s’empêcher de s’interroger sur le sens de ce Disneyland gigantesque, et sur l’âme de ceux qui l’habitent.

Ce royaume du paraître et du consommable, véritable temple dédié au narcissisme de masse, serait conçu pour le bonheur, la satisfaction de tous les manques. Ici, dans des centres commerciaux géants où sont réunies toutes les marques du monde, tout peut être acheté, consommé. La ville semble avoir été pensée pour ne laisser aucun espace au vide, au risque d’annihiler la pensée. Les infrastructures rivalisent les unes avec les autres pour occuper, amuser, animer, donner l’illusion du tout : une piste de ski en plein désert, un coin de Venise reconstitué sur un canal artificiel, les feux d’artifice quotidiens, la plus haute tour du monde, le plus grand ceci, le plus grand cela…

Que reste-t-il d’humain au beau milieu de cette démesure ? La trace des pêcheurs de perle qui peuplaient la bourgade désertique il y a moins d’un siècle est effacée, enfouie sous des milliards de tonnes de béton. Il ne reste rien de l’histoire qui dit les hommes, leurs combats, leurs souffrances et leurs constructions, au profit d’un paysage neuf, invraisemblable, surgit de nulle part, peut-être même pas de l’imaginaire de ceux qui l’ont inventé.

La démesure – © MPSD

Dubaï a quelque chose d’un jeu vidéo surdimensionné. Sa visite renvoie une impression d’artificialité qui dérange : le voyageur aurait traversé l’écran et pénétré dans une inquiétante dimension virtuelle. Laquelle semble ne plus pouvoir s’arrêter de croître, car la course est au toujours plus, plus haut, plus vite, plus grand, plus clinquant, plus cher ! au détriment de l’authenticité.

Et si la vie reprenait ses droits : les sables du désert portés par les vents recouvriraient le béton, l’eau désalinisée retournerait à la mer, l’argent fabriqué par la spéculation perdrait toute valeur, les immeubles se fissureraient faute de main d’œuvre pour les entretenir. La course folle rencontrerait les limites de l’humain.

Lorsque la visite prend fin, le voyageur retrouve son univers familier, à taille humaine, dans lequel tous les manques ne sont pas comblés, dans lequel demeurent des espaces vides ouverts aux désirs : là où il peut exister pour lui-même avec les autres.

Marie-pierre Sicard Devillard

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Commentaires (3)

  • Oui, retrouver l’espace familier, ouvert au désir, mais, où est-il ? Dans les interstices comblés de visions Dubaïesques, au boulot, dans la confrontation, sur quelques mètres, d’une vitrine derrière laquelle les gens se donnent à voir, faisant leurs exercices de fitness, tandis que devant la vitre passent des exilés portant leur sac de couchage qu’ils étalerons le soir à 10 mètres, sous un pont dans des espaces invisibles, par moins 8 degré, porte de la Villette sous un pont du périphérique. Dubaï, paysage imaginaire de l’imaginaire obstrué, dans le royaume du paraître et du consommable… n’est-ce pas, ici ou là ? Et qu’est-ce que l’on fait, de Ça ?

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