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Vision du monde

La psychanalyse prétend-elle avoir une vision du monde ?

Freud s’exprime sur le sujet dans un texte de 1932 intitulé « Sur une Weltanschauung », terme allemand décrété intraduisible, mais qui approche la notion de vision du monde. Voilà ce que Freud en dit : « Je pense donc qu’une Weltanschauung est une construction intellectuelle qui résout, de façon homogène, tous les problèmes de notre existence à partir d’une hypothèse qui commande le tout, où, par conséquent aucun problème ne reste ouvert, et où tout ce à quoi nous nous intéressons trouve sa place déterminée »[1].

La deuxième moitié du XIX° siècle est marquée par de très importants progrès technologiques et scientifiques, et la médecine n’est pas épargnée par cette accroissement de ses connaissances et de son efficacité. Cependant nombre de maladies continuent d’échapper à la guérison, et ne connaissent comme modalités de soins que des techniques empiriques. Il s’agit des maladies dites « nerveuses » dont les symptômes résistent à l’hydrothérapie, à l’électrothérapie, au spiritisme et à l’hypnose.

Alors que le progrès est partout, comment penser une société dans laquelle soigner les maladies mentales relève de l’empirisme ? Cette situation nous est très justement rappelée dans l’exposition sur Freud qui se tient actuellement au Musée D’art et d’Histoire du Judaïsme à Paris. Dès l’entrée le visiteur se heurte à un spécimen du « baquet de Mesmer » témoin d‘une longue époque de croyances dans le caractère métaphysique de la maladie névrotique. Ce bel objet est accompagné et suivi de nombre de témoignages des tentatives scientifiques mises en oeuvre pour sortir le soin des maladies non organiques de l’empirisme et de l’obscurantisme.

La psychanalyse est issue de ce courant qui marque le passage au XX° siècle. De son époque scientiste elle garde pour caractéristique d’avoir été pensée par son inventeur selon le modèle de la recherche scientifique car Freud croyait, non en un Dieu, mais en la science et en la raison.

Pour autant la psychanalyse est-elle une science qui fournirait un modèle explicatif exhaustif et universel à la compréhension de l’humain ?

De tous temps elle s’est débattue dans cet entre-deux : ni science, ni empirisme. Mais alors où se situe-t-elle ? Que nous permet-elle un siècle plus tard alors même que la notion de progrès est remise en cause.

Les concepts de la psychanalyse sont à notre disposition pour nommer des choses existantes. Elle serait une science au sens où elle privilégie l’écoute et l’expérience de la chose en train de se faire et de se réitérer dans le transfert[2]. C’est selon cette logique qu’elle a forgé des concepts, qui nous permettent aujourd’hui de penser l’humain dans son fonctionnement interne et dans ses relations au monde.

Mais elle n’est pas une science car elle est une expérience subjective qui permet de saisir l’inconscient par le biais de ses formations (rêves, lapsus etc…) Seules celles-ci sont repérables par le sujet lui-même et n’ont pas de valeur universelle. C’est à partir de ces expériences inédites que Freud a pu construire un modèle métapsychologique du fonctionnement du psychisme humain. Ce modèle a été travaillé par ses successeurs. Il l’est toujours à chaque cure, à chaque transformation sociétale, à chaque époque… A tel point que cela nécessite que les psychanalystes s’interrogent régulièrement sur leur socle commun. Un des éléments qui compose ce socle est sans aucun doute le transfert : éminemment subjectif et non reproduisible en laboratoire. La psychanalyse est donc bien une méthode de soins par la reproductibilité, dans le cadre du transfert, non de l’expérience elle-même mais des mécanismes psychiques inconscients sources de souffrance.

Le temps de sa cure, l’analysant nomme ce qui a fait sens pour lui, il construit le récit de son histoire et en même temps perd ses illusions, se rapproche d’une vérité subjective et non universelle. Ce qui fait sens pour l’un ne le fera pas pour un autre. Si les vérités inconscientes découvertes par le sujet n’ont pas de valeur universelle, elles ont une valeur subjective et modifient la perception de son monde interne et de ses relations à son environnement.

Néanmoins plusieurs risques apparaissent à la fin d’une cure : l’un de ces risques est de prendre son cas particulier et la nouvelle perception acquise comme valeur universelle et projeter sur autrui cette nouvelle conception. La psychanalyse devient alors une vision du monde valant pour tous.

Un second risque est de nature mélancolique : à trop se déprendre d’illusions et de croyance la rencontre avec le vide, le « désêtre », est incontournable. Tout l’enjeu d’une fin d’analyse est de savoir trouver ce qui viendra prendre place dans ce vide, d’un autre ordre que l’illusion ou le dogme. Car c’est quand la psychanalyse elle-même vient se loger dans ce creux qu’elle peut s’ériger en vision dogmatique du monde.

Expliquer le monde au nom de la psychanalyse est une modalité du risque dogmatique qu’elle engendre. Depuis Freud, la psychanalyse s’est propagée au point que certains de ses concepts sont passés dans le langage courant. La vulgarisation des concepts entraine une gêne dans la cure ; elle entrave un certain temps la surprise de la rencontre avec son propre inconscient qui n’est jamais celle à laquelle on s’attendait. Elle peut aussi imposer une manière de voir le monde au nom de ces concepts. Et c’est sans doute là ce qu’on lui reproche aujourd’hui, a fortiori lorsque des voix de psychanalystes s’élèvent pour juger, catégoriser, certains comportements, au nom de leur vision personnelle.

Mais dans le même temps nombre de psychanalystes restent vigilants, ils savent que l’inconscient ne connaît pas la raison et poursuivent l’œuvre freudienne dont la force est d’être toujours en mouvement. Ainsi que Freud l’écrivait en 1932 : «  le progrès, dans le travail scientifique, s’accomplit de façon tout à fait similaire à celui de l’analyse »[3], le psychanalyste au XXI° siècle continue d’appliquer la rigueur du chercheur à la conduite de la cure et se surprend à faire des découvertes au détour de chacune d’elles.

 

Béatrice Dulck et Marie-pierre Sicard Devillard

 

[1] Sigmund Freud – Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse – Gallimard (coll. Connaissance de l’inconscient) 1984 – p.211

[2] Sur le transfert

[3] Sigmund Freud – Ibid. p.232

Freud, inconscient, psychanalyse, psychanalyste, Weltanschauung

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