Un Psy dans la ville
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No future

Un personnage de roman à l’unisson du désenchantement social, c’est ainsi que se présente le héros de « Sérotonine »[1], le dernier livre de Michel Houellebecq. Portrait d’un homme désabusé, désespéré, nostalgique des amours perdus, aux prises avec un avenir barré, ce faux héros ferait la synthèse de l’homo capitaliste du début du XXI° siècle : angoissé et déprimé de vivre dans un monde d’incertitudes. Car l’environnement qu’il décrit est aussi désenchanteur et désenchanté que lui-même : monde d’inquiétudes et d’angoisses sociales, économiques, politiques, replié sur lui même et haineux. Les colères ne semblent plus pouvoir le sauver.

Seule la vie amoureuse apporterait de la joie à cette vie sans saveur, mais pour celui-là qui nous est conté tout est définitivement trop tard.

De cette peinture d’une époque, d’une société inquiète et désenchantée, le lecteur en reconnaîtra la familiarité : c’est sans doute cela qui dérange dans les romans de Houellebecq, cette manière trop précise, trop crue, de nous narrer notre environnement. Nous pourrions oublier trop vite que la littérature n’engage que son auteur. Le personnage et son cadre ne sont que pure fiction, mais comme toute fiction elle puise ses sources dans le réel.

A trop confondre l’auteur et le narrateur, le mouvement de détestation que l’on pourrait avoir pour l’un s’étend à l’autre, et inversement. Ce roman ne laisse pas indifférent, il suscite quelques débats passionnés, sans doute parce qu’il parle de ce qui n’est ni plus ni moins que la mélancolie, cette passion au sens premier du terme.

Le risque de la mélancolie, lorsqu’on le reconnaît, ouvre une faille, une béance. Il est alors nécessaire de garder ses distances et d’œuvrer afin d’ériger des digues. L’écriture est certainement un de ces moyens de lutte. Pour rester en vie et échapper à la mélancolie, l’écriture n’est cependant que le fait de l’auteur, lequel lui abandonne son personnage. Juste revanche dont on ne saurait le blâmer.

La cure analytique, nous l’avons déjà écrit ici, est aussi une manière de renouer avec le vivant. Elle permet de reconnaître le symptôme et de ne pas s’y engouffrer tout entier. Elle en cherche les racines inconscientes offrant ainsi un nouveau sens.

Mais il faut un véritable effort, un engagement de tout le corps, pour trouver l’issue, ne pas se complaire dans le symptôme, faire la nique à la mort et rester du côté du vivant.

L’écriture est un moyen de tenir bon.

Houellebecq titre son roman « Sérotonine », cette petite pilule du bonheur. Mais le bonheur ne peut s’atteindre ni sur prescription médicale, ni sur injonction, comme nous l’intime une certaine conception capitaliste du monde : tout ce qui s’achète est fait pour nous rendre heureux. L’inconscient, lui, n’est pas heureux sur commande. Au contraire, il est occupé à gérer des conflits, à maintenir un équilibre entre des pulsions contraires. Cette recherche de l’équilibre psychique fait la trame des cures analytiques.

Dans le roman de Houellebecq, le narrateur prend ses pilules qui lui procurent, au fil des pages, une certaine atténuation de son angoisse, et parvient, débarrassé d’une sexualité encombrante et anxieuse, à admettre que c’est l’amour qui lui manque, constat proche de celui qui marque la fin de l’adolescence, et l’acceptation de la condition humaine.

Notre société contemporaine occidentale présente des caractéristiques adolescentes : confusion entre l’avoir et l’être, recherche de plaisirs immédiats, tentations addictives, sexualité sans amour ou amour sans sexualité… le héros de Houellebecq est sous certains aspects pris dans une dépression adolescente : no future !

 

Béatrice Dulck et Marie-pierre Sicard Devillard

 

 

[1] Michel Houellebecq – Sérotonine – Editions Flammarion

 

adolescence, dépression, inconscient, souffrance, sujet

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