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Mères et filles

Les récents ouvrages de Camille Kouchner, Vanessa Springora et Virginie Linhart, en deçà des tempêtes médiatiques que certains ont soulevées, sont des livres qui interrogent, avant tout, la relation que ces filles-là ont établies avec avec leurs mères respectives. Ces mères en question ont été portées par les mouvements féministes des années 70, qu’elles en aient été actrices ou simples observatrices. Cette profonde transformation de la société ne pouvait être sans incidence sur la façon dont ces femmes ont pensé et mis en œuvre l’éducation de leurs enfants, en particulier de leurs filles. Mais que s’est-il passé pour conduire ces écrivaines à régler quelques comptes avec leur mère à travers leurs écrits ?

Les mères des trois autrices sont des femmes actives et admirées, elles sont brillantes, affranchies, virevoltantes, intelligentes. En plus elles sont accessibles, elles se comportent en copines avec leurs filles, elles effacent les distances, elles s’affranchissent du carcan de l’autorité et, dans la foulée, des pères. L’une d’elles rappelle une publicité des années 90 pour une marque de vêtement, jouant sur la confusion des images : qui était la mère, qui était la fille ? Dans le style, et dans l’image, les différences étaient abolies…

Parce que ces femmes ont accédé à l’indépendance économique, elles divorcent et vivent seules avec leurs enfants, ou parfois avec d’autres hommes de passage ou non. Le tiers, l’homme cet ennemi, est fichu à la porte. « On n’a pas besoin des hommes pour vivre. Maman l’a prouvé. » écrit Virginie Linhart.

L’émancipation des mères est-elle garante de celles de leurs filles ? Rien n’est moins sûr.

Parce que les mères de ces trois femmes ont été les témoins, voire les actrices, des mouvements de conquête des droits des femmes des années soixante-dix, auraient-elles cherché à transmettre à leurs filles cet acquis le plus manifeste et symbolique qu’elles avaient obtenu : la libération sexuelle. A ce titre, il aurait été permis de parler de tout entre générations, donc de sexualité, de s’affranchir de certaines limites du langage, d’oser lever le tabou sur ces sujets intimes, voire même partager des rencontres sur le terrain amoureux.

Mais que signifie, à la fin du vingtième siècle, cette « libération sexuelle » pour les femmes ? S’agit-il de l’avènement d’un véritable changement de la condition sociale des femmes, au travers de libération de la sexualité ? Ce qui nous apparait aujourd’hui c’est que la sexualité est restée prise dans une forme de domination masculine n’ayant abouti qu’à un changement apparent de comportements.

Virginie Linhart raconte dans son livre qu’elle séduit un ancien amant de sa mère, pour lui faire plaisir ne sachant ou ne pouvant lui dire non. Vanessa Springora vit ouvertement, et avec l’assentiment de sa mère la relation que l’on sait dans une forme d’abus dont elle ne sera pas protégée. Cette sorte de complicité autour de la sexualité et des relations aux hommes, ouvre-t-elle la voie à l’autonomie affective ? Là encore, ces trois récits nous font douter : les relations de ces filles avec leurs mères sont difficiles, conflictuelles et douloureuses. L’entrée dans l’âge adulte, la possibilité de nouer des relations amoureuses gratifiantes, sont pour toutes trois, chaotiques.

En 1977, Agnès Varda réalisait un film «L’une chante, l’autre pas» qui racontait le destin de deux femmes nées à la fin des années 50 et qui, dans l’après-coup de mai 68 s’engageaient chacune à leur façon dans un mouvement personnel et collectif pour vivre autrement. Autrement que dans une place assignée par d’autres qu’elles-mêmes, mari, père ou mère, autrement que dans la dépendance économique, intellectuelle et sociale. Le film est l’histoire de cette lutte et des ambivalences qu’elle suppose. Au-delà de son intérêt cinématographique, historique ou narratif, il me semble que ce film posait, dans sa conclusion, la question du devenir des filles de ces femmes-là. Dans sa conclusion Agnès Varda était optimiste, elle croyait à un avenir différent pour les adolescentes de l’époque. Les livres auxquels nous faisons référence ici disent autre chose.

Les mouvements de libération des femmes des années 1970 n’auraient-ils pas tenu toutes leurs promesses ? Sans doute. Le modèle patriarcal nécessite bien plus qu’une décennie d’actions pour céder la place à autre chose. Malgré l’enthousiasme, les avancées indéniables dans les droits, ce qui se joue entre une fille et sa mère, relève de positions psychiques solidement ancrées. Et il ne suffit pas d’être une mère copine et complice pour changer les modèles et assurer une autre place dans le monde à sa fille. Il semblerait que ce soit même contraire. Pour qu’il existe une alternative au modèle patriarcal, il est nécessaire, comme cela semble poindre aujourd’hui, que les femmes et les hommes de bonne volonté réfléchissent à leurs différences de nature mais non de valeurs.

Marie-pierre Sicard Devillard

 

  • Camille Kouchner – La Familia Grande – Editions du Seuil – 2021
  • Vanessa Springora – Le consentement – Editions Grasset – 2020
  • Virginie Linhart – L’effet maternel – Editions Flammarion – 2020

 

féminin, sexualité

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