Un Psy dans la ville
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L’idéalisation n’est pas la vie

Les jeunes filles rêvent, lit-on dans les contes de fées, elles rêvent de robes somptueuses, elles rêvent de prince charmant, elles rêvent de danser dans leurs bras, et surtout elles rêvent d’amour, avec un grand A. Ce rêve amoureux qui viendrait défaire de toute peine et de tous tracas et rendrait la vie idéale, reste tenace dans les imaginaires, même s’il prend des formes plus adaptées aux modes du temps.

l'idéalisation n'est pas la vie
Rêverie

De jeunes femmes rêveuses, les exemples abondent. Prenons Emma. Avant qu’elle ne s’appelle Bovary. Elle avait perdu sa mère très jeune et son père, ne pouvant l’élever seul, l’avait confiée aux Ursulines. Tout au long de son séjour au couvent, elle se réfugie dans des rêveries, s’invente des promesses d’amour céleste, se forge une vie imaginaire pleine de ferveur exaltée. Tout y est prétexte : les cantiques, la contemplation des images pieuses, les romans empruntés à la bibliothèque, les refrains de chansons galantes entonnés par les lingères. A la sortie du couvent, enfin, elle pourra vivre sa vie rêvée.

Bientôt l’occasion se présente, son père la marie au médecin qui lui a soigné une jambe et Emma attend de trouver dans ce mariage les promesses d’amour romantique, de passion et de félicité que ses rêves ont portées. Mais il n’en est rien. Charles aurait pu exalter ses sentiments, au contraire il se montre plat et ennuyeux. Elle continue de rêver : de bal, de toilettes, d’invitations dans le monde, elle se plait à se raconter ce que seraient ses journées si elle ne vivait pas dans un trou perdu, se console en se parant de linge fin, en copiant les toilettes des mondaines, en illuminant sa maison. Mais le rêve ne suffit pas, elle devient triste, malade de maladie nerveuse.

La suite nous la connaissons. La maternité dans laquelle elle ne trouve aucune joie. Le changement d’air pour un bourg du pays de Caux où la vie sociale sous la houlette du sieur Homais et la compagnie de Léon, le clerc de notaire, peuvent la distraire un moment. Puis la rencontre avec Rodolphe, ce hobereau local dont la séduction ne s’avère que passagère et qui se lasse. Mais Emma tombe dans le piège, s’enivre, peut enfin faire coïncider ses rêves avec une réalité. Elle fait la coquette, elle insiste, persiste, supplie. Rodolphe s’en va, Emma s’effondre.

Mais l’acharnement à rêver et prendre les évènements qui se présentent comme prétexte à l’illusion la font rebondir. Elle retrouve Léon, le clerc de notaire, il devient son amant, Emma s’enflamme à nouveau. C’est la fuite en avant, la dépense excessive, au mépris de toutes les prudences.

Elle emprunte à l’illusion, comme elle emprunte à l’usurier, jusqu’à ne plus pouvoir faire illusion, s’effondre définitivement en avalant de l’arsenic.

Emma Bovary, de manière excessive, reste enfermée dans son monde imaginaire, aveugle à l’extérieur, toujours éloignée de l’épreuve du réel qui la prive de la pensée d’elle-même. Ne pouvant renoncer à l’idéalisation excessive de ce qu’elle aime, refusant de reconnaître la véritable nature de ses objets d’amour, elle est prise dans la spirale d’un mouvement auto-destructeur, narcissiquement pathologique, dont elle ne trouve l’issue que dans la mort.

Ce qui tue Emma Bovary, c’est l’idéalisation exacerbée.

L’idéalisation se forme à partir de l’idéal de soi, que chacun construit en son for intérieur à partir des figures admirées pendant l’enfance. Cet idéal-là est nécessaire car il agit comme une sorte d’échelle de mesure intérieure de ce qui convient à soi-même, et va contribuer à conduire l’homme sur les chemins de la réalisation. Un idéal de soi comme guide est une forme mesurée de l’idéalisation, une tyrannie de l’idéal est une démesure du narcissisme. Lorsque l’idéalisation n’est plus qu’une défense contre la réalité de la condition humaine, en optant pour le refuge dans l’imaginaire, elle ne fait que figer les choses et entrave tout mouvement vital nécessaire.

On en reste prisonnier.

Affronter les réalités plus ou moins heureuses de la vie terrestre, même si cela paraît fade en regard de toutes les subtilités et les richesses de la vie imaginaire, est une des exigences de la survie humaine. Une des demandes qui nous est souvent adressée est celle-ci : se défaire de ses illusions, lesquelles ont vite fait de devenir tyranniques. Et au terme du processus psychanalytique le sujet apprend à faire avec.

Moins sublime qu’Emma Bovary ? Mais qui sait si ce n’est cette exigence du faire avec qui a poussé Flaubert à écrire cette histoire, laquelle continue, plus de cent cinquante ans après, si ce n’est de nous faire rêver, du moins de nous faire penser.

Marie-pierre Sicard Devillard

 

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